Commémorations du 11 novembre

Une confusion entre histoire et mémoire, entre modèle prescrit et liberté pédagogique

Le dispositif confond enseignement de l’histoire et transmission d’une mémoire officielle, au détriment de la pluralité des récits et de l’analyse critique.

Cette difficulté est particulièrement visible lorsque la cérémonie associe des événements, des périodes et des acteurs et actrices très différentes : Première Guerre mondiale, Résistance, guerres coloniales, opérations extérieures ou encore victimes civiles. Le recours à la catégorie générale de « morts pour la France » tend à gommer les spécificités propres à chaque conflit  et les conditions différentes de l’engagement des personnes concernées. Il devrait intégrer les mémoires des territoires, des troupes coloniales et des mouvements de libération nationale.

Un dispositif qui favorise la militarisation de l’école

Même si le guide affirme que la cérémonie ne célèbre pas la guerre, la place accordée aux uniformes et aux partenaires institutionnels — armée, police, gendarmerie, sécurité civile, associations mémorielles et élu·es —contribue à banaliser leur présence à l’école.

Le risque est d’associer la cohésion nationale à la seule référence à la défense, à l’armée et au sacrifice patriotique, alors que l’École devrait aussi faire connaître les engagements pacifistes, les refus de guerre, les victimes civiles et les conséquences sociales et politiques des conflits. La participation de partenaires extérieurs, recommandés dans le guide, doit rester de la prérogative des équipes pédagogiques pour que l'École ne devienne pas un lieu de promotion d’une vision restrictive et dévouée de la cohésion nationale.

Un guide qui s’affranchit des instructions officielles

Par le guide lié à l’organisation de la commémoration et aux propositions “pas à pas" qui sont jointes, le ministère exige des enseignant∙es une normalisation complète des pratiques et gestes professionnels prescrits. Et dans le “guide de mise en œuvre en école et en établissement scolaire”, il fait fi des programmes d’EMC et d’histoire-géographie en école élémentaire.

En EMC…

Alors que dans les programmes d’EMC, “participer à la commémoration du 11 novembre” apparaît uniquement dans les programmes au CM2, la circulaire du 2 juillet sur la “Mise en œuvre d'une cérémonie commémorative dans les écoles et établissements d’enseignement scolaire de l’armistice du 11 novembre, Journée nationale de commémoration de la victoire et de la Paix – Hommage à tous les « Morts pour la France » établit que cette cérémonie “concerne l’ensemble des élèves à partir du CM1”.

En Histoire-Géographie

Les programmes d’histoire-géographie introduisent  des repères annuels et infra-annuels et imposent un traitement de l’histoire chronologique. Les guerres mondiales n’y sont abordées qu’à partir du deuxième trimestre du CM2.

Or, le guide préconise un temps de préparation approfondi avec les élèves en amont de la commémoration en période 2 pour les CM1 et CM2: première Guerre mondiale, mais aussi deuxième guerre mondiale avec la Résistance, guerres coloniales, opérations extérieures ou encore victimes civiles.

L’enseignement de l’histoire ne peut se réduire à la transmission d’un récit national. Il nécessite l’acquisition de compétences liées à la recherche historique, que ne permettra pas la préparation de la commémoration telle que préconisée dans le guide.

Une première entrée historique sur le 20ème siècle dès la première période du CM1, alors que le programme porte sur la vie quotidienne au Moyen Âge au premier trimestre, est une grande incohérence et nie les différents temps d’apprentissage.

Une commémoration qui dépossède les conseils des maître.sses de ses prérogatives

Le guide laisse reposer la préparation et l’organisation de la commémoration aux seul·es directeur et directrices, dont la place est centrale et seule décisionnaire.  Aucune référence n’est faite aux équipes et à la place du collectif. Or, c’est bien au conseil des maitreᐧsses, collectivement,  de bâtir et investir ce type de projet. La FSU-SNUipp appelle les équipes à ne pas se laisser imposer des choix pédagogiques, organisationnels et de contenus non concertés.

Une commémoration prescrite et modélisée qui va à l’encontre de la liberté pédagogique…

Le guide aborde la commémoration sous l’angle de la victoire militaire et de l’unité nationale, en occultant les oppositions, les victimes et les effets sociaux de la guerre. L’École doit aussi présenter les engagements pacifistes, les refus de guerre et les conséquences des conflits.

Cette obligation percute directement le travail d’histoire, d’analyse et de mémoire construit par les enseignant·es qui sont nombreux à participer aux commémorations existantes avec des classes, notamment dans les territoires dévastés entre 1914 et 1918.

Mais qui reste à la main des écoles, et non des “partenaires”

Ce sont les directions qui font le choix de solliciter, ou non, des élu·es, associations, et non l’inverse: “Afin de renforcer la cohésion républicaine autour de l’événement, la cheffe ou le chef d’établissement, la directrice ou le directeur d’école peut inviter des élus locaux”. “S’il le souhaite, l’établissement peut inviter des corps en uniforme”.

Pour la FSU-SNUipp, il est clair que cette décision doit être celle des équipes pédagogiques, et pas seulement celle des directions d’école. Les apprentissages et le déroulement de la commémoration doivent rester à la main de l’ensemble de l’équipe.


L’offensive de Bolloré sur l’édition scolaire

Le milliardaire Vincent Bolloré s’est constitué ces dernières années un empire tentaculaire qu’il utilise pour mener une guerre idéologique au profit des idées d’extrême-droite. Inquiétude pour le monde de l’édition scolaire, financé par de l’argent public.

L’édition scolaire : un marché à forts enjeux financiers et idéologiques

Les manuels occupent une place importante dans ce qui est transmis et enseigné aux élèves. Basés sur les programmes du ministère de l’Éducation nationale, ils sont conçus par des équipes plurielles, qui s’appuient sur l’état de la recherche, et sont enfin choisis par les enseignantes dans le cadre de leur liberté pédagogique, élément central du métier d’enseignante.

Une mainmise conservatrice sur les manuels inquiétante

Pour faire ces choix, il faut donc être très vigilantes, car l’entrisme de Vincent Bolloré dans le monde de l’édition scolaire se fait de manière insidieuse.

Comme le souligne Laurence De Cock, dans le Café pédagogique, il « y a fort à parier que Bolloré ne touchera pas à l’édition scolaire (…). Et ceci pour une seule raison : toute offre de manuel scolaire qui n’appliquerait pas les programmes ou les mettrait ouvertement au service d’une idéologie n’aurait aucune chance de se vendre. L’édition scolaire étant l’un des segments les plus rentables de l’édition, aucun propriétaire de groupe ne prendrait ce risque. »

Néanmoins, il ne s’agit pas pour elle de relativiser l’enjeu, car le choix des documents, des exercices, la mise en page, et l’organisation des manuels sont autant de partis-pris que l’éditeur utilise pour faire passer des messages « dont on connaît parfaitement les effets idéologiques : favoriser le conservatisme et la réaction. »

Un homme aux ambitions idéologiques assumées

Vincent Bolloré, dont la fortune se compte en milliards, a bâti son empire sur l’exploitation des ressources en Afrique de l’Ouest. Ce conservateur traditionaliste assume un projet politique qui s’appuie sur la théorie du choc des civilisations largement utilisée par les idéologues d’extrême-droite. Par sa conquête de tous les espaces médiatiques et informationnels, Vincent Bolloré entend mener une guerre culturelle au service de l’extrême-droite. En quelques années, il a ainsi mis la main sur des médias (Canal +, Cnews, Europe 1…), des titres de presse (Journal du dimanche, Voici, Capital, Femme actuelle, Géo…), et des enseignes de distribution de presse et de livres très répandues, les Relay.

Son offensive idéologique s’étend désormais au marché de l’édition. Le récent renvoi d’Olivier Nora, pdg historique des éditions Grasset illustre la volonté d’avoir la main sur la ligne éditoriale comme cela s’est déjà fait chez Fayard. Un coup de force qui aura surtout permis d’unir des écrivains⋅es aux sensibilités diverses face à “un groupe médiatique et éditorial [qui] ne cache pas ses desseins politiques et mène une guerre culturelle et idéologique au grand jour”. En rachetant au groupe Lagardère les éditions Hachette en 2023, Vincent Bolloré s’est emparé par la même occasion de Hachette éducation, lui permettant ainsi de contrôler une grande partie de l’édition scolaire : Hachette, Hatier, Dunod, Armand Colin, Larousse… et de financer indirectement avec de l’argent public la promotion de l’école privée dans ses différents médias.

Aider les enseignantes à faire des choix en conscience

La FSU-SNUipp défend le pouvoir de conception des enseignantes. La dégradation continue des conditions de travail, les charges administratives, la remise en question d’une formation continue choisie et de qualité et les injonctions et pressions institutionnelles sont des freins à des choix éclairés de ressources. L’expertise professionnelle et la liberté pédagogique des enseignantes sont donc des leviers essentiels pour contrer le retour possible à une vision conservatrice dans les manuels.

 

Rapport : Le Système Bolloré

L’Observatoire des multinationales et Attac ont publié un rapport intitulé « Le Système Bolloré, de la prédation financière à la croisade politique ». Les multiples facettes de Vincent Bolloré et de son empire y sont révélées : ses origines, ses méthodes brutales, ses stratégies, son agenda politique d’extrême droite, ses soutiens et complices dans le monde économique et politique…